Un leadership enracinée: Une conversation avec Dr EMINI Timothée

À l’occasion de la Journée internationale des peuples autochtones, nous partageons une conversation avec Dr EMINI Timothée, autochtone Baka originaire de la région de l’Est du Cameroun, et Coordonnateur du Programme de Leadership Autochtone chez Well Grounded.

Timothée est une figure emblématique : il est le tout premier autochtone des forêts au Cameroun et en Afrique centrale à avoir soutenu publiquement une thèse de doctorat PhD, une victoire symbolique et concrète pour un peuple trop souvent stigmatisé comme « sans culture » ou « sans leadership ». Son engagement est profondément enraciné dans la défense des droits humains des peuples autochtones, une mission qu’il porte au quotidien avec humilité et détermination.

 

Que représente pour vous personnellement la Journée internationale des peuples autochtones ?

La Journée internationale des peuples autochtones est pour moi un moment fort. Elle rappelle la reconnaissance de nos droits et honore les militant·e·s autochtones qui luttent chaque jour pour nos peuples. C’est un espace légitime pour faire entendre notre voix et célébrer nos avancées.

Personnellement, cette journée m’invite à réfléchir à mon propre cheminement. Mon leadership est né d’un profond travail de guérison intérieure et d’un ancrage fort dans l’autodétermination. Je veille à rester connecté à mon identité, fier de mes racines, tout en naviguant avec discernement dans un monde globalisé. Mon leadership cherche à conjuguer ouverture et fidélité à notre culture.

Selon vous, quels sont les plus grands défis auxquels les peuples autochtones du bassin du Congo sont confrontés aujourd’hui ?

Les peuples autochtones du bassin du Congo font face à des défis complexes et profonds. L’un des plus importants est l’autodiscrimination, un poids hérité de l’histoire coloniale et des oppressions sociales, qui freine l’expression de l’estime de soi. À cela s’ajoute une marginalisation persistante dans les sphères sociales, politiques et économiques. La mondialisation, avec son influence grandissante, fragilise nos repères culturels et spirituels. Par ailleurs, l’accès libre à la forêt – espace vital pour nos communautés – est de plus en plus restreint, et notre présence dans les espaces de décision reste très faible.

Pour répondre à ces défis, nous avons besoin d’un leadership transformationnel. Un leadership qui commence par soi-même, qui réveille la conscience, renforce l’identité, et pousse les individus et les communautés à initier le changement de l’intérieur, en restant fidèles à leurs valeurs.

 

Indigenous Leadership co-creation

Comment le Programme de leadership des peuples autochtones de Well Grounded s’inscrit-il dans ce contexte ?

Ce programme s’inscrit pleinement dans cette logique de transformation. Plutôt que de proposer des solutions toutes faites, il aide les participant·e·s à prendre conscience de leur potentiel, à se redécouvrir, à se mobiliser pour trouver leurs propres réponses.

Sa force réside dans l’approche co-créative : les communautés sont au cœur de leur propre transformation. Cela renforce leur autonomie, leur fierté, et crée un changement durable. C’est aussi ce qui distingue Well Grounded : une posture d’accompagnement qui respecte profondément les savoirs et les aspirations autochtones.

Pourriez-vous partager une histoire ou un moment de votre travail qui vous a marqué ?

Oui, tout récemment, lors d’une formation sur l’autodétermination, j’ai vu des facilitateur·rice·s communautaires s’exprimer avec fierté sur leur identité autochtone, alors qu’au départ, cela leur semblait lourd ou tabou. C’était un vrai moment de bascule.

Je garde aussi en mémoire une expérience spirituelle puissante : dans une maison traditionnelle Baka, sous une forte pluie menaçante, un initié a frappé un bâton contre une pierre tout en s’adressant aux éléments naturels. La pluie et le vent se sont arrêtés peu après. Ce moment m’a profondément rappelé la force de nos savoirs ancestraux et la nécessité de les préserver.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux alliés et partenaires non autochtones qui souhaitent soutenir les droits et le leadership autochtones de manière significative ?

Mon message est simple : changeons de paradigme. Il ne s’agit plus de faire “pour” les peuples autochtones, mais avec eux. Cela demande d’abandonner les approches classiques au profit de la co-construction, de l’écoute, et du respect du rythme et du cheminement de chacun. C’est en laissant les peuples autochtones se découvrir, se relever et agir par eux-mêmes que le vrai changement peut émerger.

Comment célébrez-vous la Journée internationale des peuples autochtones cette année ?

Cette année, une communauté engagée dans le programme a choisi de célébrer la journée de manière profondément enracinée, en milieu autochtone. Ce sera un moment de retour aux sources : réflexions sur nos aspirations, discussions sur l’avenir de cette journée, évaluation communautaire du programme, le tout ponctué par des rituels spirituels et des festivités culturelles. Une célébration à notre image.

2025-08-08T15:04:33+00:00août 8th, 2025|
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